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Couverture Le Gout de Diderot

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Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
Vient de paraître, Diderot et le temps, Presses universitaires de Provence, 324 p.

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, cours de CAPES, université de Provence, novembre 2009

Emmanuel Kant, anonyme, vers 1790

Emmanuel Kant, anonyme, vers 1790

Qu’est-ce que les Lumières ?

I. Les deux dix-huitièmes siècles

Dans les années 1980, les éditions Arthaud font paraître en dix volumes une Littérature française qui propose, pour le dix-huitième siècle, une nouvelle périodisation tendant à le couper en deux. De 1680 à 1750, « De Fénelon à Voltaire », se déploierait une première période centrée sur la littérature morale : depuis les moralistes et les mémorialistes du siècle de Louis XIV (les Caractères de La Bruyère, publiés de 1688 à 1696 ; Les Aventures de Télémaque de Fénelon, de 1694 à 1696 ; les Mémoires de Saint-Simon, commencées en 1694, rédigées pour l’essentiel de 1739 à 1749) jusqu’aux romanciers et dramaturges de la sincérité et de l’examen de soi (le Cleveland de Prévost est publié de 1731 à 1739, La Vie de Marianne de Marivaux, de 1731 à 1742) et même aux premiers philosophes modérés (les Lettres persanes de Montesquieu paraissent en 1721, les Lettres philosophiques de Voltaire datent de 1734, son Zadig, de 1747), se dessinerait un siècle intermédiaire heureux et raisonnable, qu’il conviendrait d’opposer à une seconde période, plus tumultueuse, allant de 1750 à 1820, c’est-à-dire des débuts de l’Encyclopédie (le Prospectus est mis en circulation en novembre 1750, le 1er volume sort en 1751, puis un volume par an jusqu’en 1757, le tome VII contenant l’article Genève) au combat voltairien contre l’infâme dans les années 60 (affaire Calas, Traité sur la tolérance, Dictionnaire philosophique) et parallèlement à la publication des principales œuvres de Rousseau (Julie ou la Nouvelle Héloïse, 1761 ; Émile ou de l’Éducation, 1762), aux dialogues philosophiques les plus audacieux de Diderot au début des années 70 (Rêve de D’Alembert en 1769, Paradoxe sur le comédien en 1770), puis à Restif de la Bretonne (Le Paysan perverti, 1775), à Laclos (Les Liaisons dangereuses, 1782) et à Beaumarchais (Le Mariage de Figaro, 1778, représenté en 1784), enfin à Sade pendant la période révolutionnaire (la première Justine paraît en 1791, La Nouvelle Justine en 1799). Mais Sade ne clôt plus la période : le courant pré-romantique lui est adjoint, avec Mme de Staël (Corinne ou l’Italie, 1807) et Benjamin Constant (Adolphe, 1816).

Toute périodisation implique un choix : privilégier une œuvre, un courant, établir une rupture, c’est nécessairement minorer en contrepartie d’autres œuvres, d’autres ruptures. Le mérite de celle-ci est de réévaluer les littératures de tournants de siècle, qui ont connu, de la part des chercheurs, un fort regain d’intérêt depuis maintenant une trentaine d’années : il s’agit d’une part de la littérature morale du Grand Siècle finissant (La Bruyère et ses épigones), d’autre part de la littérature de la période pré-révolutionnaire, révolutionnaire et impériale (Restif, Mercier, Mme de Staël). Deuxième intérêt : en plaçant au milieu du dix-huitième siècle le moment d’une rupture décisive, cette périodisation met en évidence le rôle majeur de la publication de L’Esprit des lois en 1748 par Montesquieu. De l’aveu même des contemporains, cette publication a fait date comme point de départ de l’aventure philosophique des Lumières : en témoigne par exemple l’Éloge de Montesquieu placé en tête du tome V de l’Encyclopédie, en hommage à l’auteur de L’Esprit des lois qui venait de mourir.



II. Y a-t-il un siècle de Louis XV ?

Mais le dix-huitième siècle en tant que moment, et que moment français de la pensée européenne, disparaît, au mépris de la périodisation historique, pourtant fortement marquée : en 1715, la mort de Louis XIV marque la fin d’une époque, qui conduira Voltaire à nettement différencier un Siècle de Louis XIV et un Siècle de Louis XV. A l’autre bout du siècle, la Révolution puis l’Empire introduisent des bouleversements politiques sans précédent dans notre Histoire. On gardera donc en tête ces jalons historiques :

1715, mort de Louis XIV, Régence du duc d’Orléans. L’événement marquant de la Régence est la crise financière initiée par le système de Law (1715-1720)

1716, John Law crée la Banque générale, qui est autorisée par le Régent à émettre du papier monnaie, gagé sur l’or. Forte de son succès, la banque émet plus d’argent en billets qu’elle ne possède de réserves en or.

1717, John Law se lance dans le commerce colonial et crée la Compagnie d’Occident, pour exploiter notamment la Louisiane. Sa Compagnie absorbe diverses compagnies existantes, pour devenir en 1719 la Compagnie perpétuelle des Indes, qui rachète les rentes versées par le royaume : elles seront désormais payées en billets.

1720, fusion de la Banque générale, devenue Banque royale et de la Compagnie des Indes. Les ennemis de Law spéculent à la hausse, puis vendent brutalement leurs actions : c’est la banqueroute. Law s’enfuit à Venise.

1723, début du règne de Louis XV, sous le ministère du cardinal de Fleury jusqu’en 1743.

1745 Louis XV rencontre Jeanne Poisson, future Mme de Pompadour

1757, attentat de Damiens


Le règne de Louis XV est marqué par trois guerres européennes, centrées sur la Pologne dans les années 30, sur l’Autriche dans les années 40 et sur le Canada dans les années 50 :

1733-1738. Guerre de succession de Pologne. La France ne réussit pas à imposer son prétendant, Stanislas, qui deviendra duc de Lorraine. C’est le candidat des Prussiens, Auguste III, qui monte sur le trône.

1740-1748. Guerre de succession d’Autriche. Elle démarre avec l’invasion de la Silésie par la Prusse. La France soutient la Prusse, mais est trahie par une paix séparée. Elle se trouve alors diplomatiquement isolée.

1756-1763. Guerre de Sept Ans. Son enjeu est à la fois européen (conflit entre l’Autriche et la Prusse pour le contrôle de la Silésie) et colonial (conflit entre la France et l’Angleterre dans les colonies d’Amérique du nord et d’Inde). L’Autriche et la France sortent grands perdants de cette guerre : c’est notamment la fin du Canada français.


1774, mort de Louis XV, Louis XVI lui succède

1792, proclamation de la 1ère république, qui va durer jusqu’en 1804. La 1ère phase de la 1ère république est désignée comme « La Convention ».

1793 Louis XVI est guillotiné

1795-1799 Directoire (2e phase de la 1ère république), jusqu’au coup d’état du 18 Brumaire (9 novembre 1799)

1799-1804 Consulat (3e phase de la 1ère république), jusqu’au couronnement de Napoléon Ier.



III. La définition kantienne des lumières : usage public et usage privé des lumières

Il apparaît dès lors nécessaire de se poser une question que le dix-huitième siècle s’est lui-même posée : qu’est-ce que les Lumières ? Les Lumières ne désignent pas à strictement parler une époque, mais plutôt un état d’esprit, un engagement intellectuel. Les Lumières ne sont pas idéologiquement neutres : elles politisent et donc nécessairement elles partialisent l’approche historique. Mais la définition du dix-huitième siècle comme siècle des Lumières est la seule définition qui en circonscrive, sans fracture, l’unité séculaire, définie comme une unité épistémologique, le contenu intellectuel d’une époque qui n’est ni celle de la pensée classique, ni celle du romantisme. On voit ainsi se dessiner les attendus idéologiques de ce débat sur la périodisation : séparer le temps de la littérature morale et rococo d’une part, le temps de la contestation et du sentiment pré-romantique d’autre part, c’est refuser l’unité des Lumières au nom de l’objectivité de l’historien, qui ne peut laisser dans l’ombre des pans entiers du corpus littéraire ; maintenir un dix-huitième siècle unique, c’est se réclamer des Lumières contre une objectivité de façade qui pourrait cacher un dangereux désengagement, mettre sur le même plan des textes qui n’ont pas du tout la, les mêmes portées, noyer Marivaux dans La Bruyère, et Sade dans Mme de Staël.

Mais au fait qu’est-ce que ces Lumières qui, aujourd’hui encore, implicitement ou explicitement, divisent la communauté scientifique ? Kant peut nous aider à y voir plus clair. En effet, en décembre 1783, une revue berlinoise, Berlinische Monatsschrift (Le Mensuel berlinois), publie la note d’un pasteur, Johann Friedrich Zöllner, qui, partisan des Lumières, s’irritait cependant de ses excès, et notamment de l’abolition que ses partisans préconisaient du mariage religieux, dans le numéro de septembre. Zöllner s’exclamait donc :

« Qu’est-ce que les lumières ? Cette question, qui est presque aussi importante que la question : “Qu’est-ce que la vérité ?”, devrait tout de même recevoir une réponse, avant qu’on se mît à éclairer les gens ! Or cette réponse, je ne l’ai rencontrée nulle part !1 »

Il est intéressant de noter d’emblée le contexte polémique dans lequel cette question s’inscrit, comme s’il ne pouvait y avoir de Lumières sans soupçon d’un terrorisme intellectuel des Lumières. Un an plus tard, en décembre 1784, Kant fait paraître sa réponse à la question de Zöllner, sous le titre « Réponse à la question : qu’est-ce que les lumières ? » (Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung ?). La première phrase de ce court texte d’une demi douzaine de pages est en italiques, et délivre la définition proprement dite :

« Les lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. » (P. 209.)

Il y a eu une enfance de l’homme, et il y aura une maturité : les lumières sont l’expérience d’un entre-deux, une sorte de prise de conscience de l’adolescence de l’humanité. La définition kantienne des lumières inscrit donc un statut, un état de l’homme dans un processus, ou autrement dit un contenu idéologique dans une périodisation. L’ambiguïté est là dès le départ : les lumières sont une période de l’histoire et les lumières sont un engagement militant, personnel, de l’homme. Les lumières périodisent l’histoire, avec ce que cela suppose d’objectivation ; mais les lumières engagent l’homme, avec ce que cela implique de subjectivation.

Cette dimension subjective est soulignée par Kant : c’est « par sa propre faute » que l’homme se maintient dans l’état de minorité ; c’est de lui seul donc, de sa « résolution » et de son « courage » que dépend la sortie de la minorité :

« Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières. »

La formule latine est empruntée aux épîtres d’Horace2, mais détournée de son sens : il ne s’agit plus de curiosité, ou d’esprit d’entreprise, mais plutôt du courage que requiert l’autonomie intellectuelle : il faut sortir du confort des arguments d’autorité, se détacher de l’autorité de l’église, de l’état, comprises moins comme des tutelles qui nous sont imposées de l’extérieur que comme une servitude volontaire.

La devise des lumières est donc d’abord une injonction morale. Ce qu’on désigne comme littérature morale, de Fénelon et La Bruyère à Marivaux, se trouve scindé par cette injonction, entre une morale qui tire sa grandeur de la soumission à l’Église (c’est le sens des Caractères et de leur dernière section « Des esprits forts ») et une morale de l’autonomie, qui ne produit ses valeurs que dans l’expérience et dans la rétrospection (la solitude de la Marianne de Marivaux, orpheline et abandonnée, est significative de ce nouvel état d’esprit). On ne distingue pas ici la morale conçue comme genre à part entière de la morale prise comme cadre de la fiction : de la même façon en effet, le courage, héroïque et sublime, de Mme de Clèves, dans le roman de Mme de Lafayette (1678) ne relève pas du sapere aude kantien, mais de la soumission aux prescriptions de Mme de Chartres, du renoncement de soi, à l’opposé du courage révolté de la Clarisse de Richardson (1747), héroïne pourtant tout aussi pieuse, mais dont le calvaire tragique passe par l’émancipation de sa famille, de ses amis même, et la revendication de son autonomie : Clarisse ne renonce pas à l’adultère, mais au mariage ; elle ne cherche pas la retraite hors du monde, mais l’inscription dans le monde, grâce à la laiterie que son grand-père lui a léguée.

Mais cette sortie de la minorité, quel est son processus ? Après avoir insisté sur la dimension subjective de cette sortie, et sur l’injonction morale qui se pose individuellement à chacun d’entre nous, Kant souligne paradoxalement le caractère collectif de ce processus :

« Il est donc difficile pour l’individu de s’arracher tout seul à la minorité, devenue pour lui presque un état naturel. Il s’y est même attaché, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé s’y essayer. […] En revanche, la possibilité qu’un public (ein Publikum) s’éclaire lui-même est plus réelle ; cela est même à peu près inévitable, pourvu qu’on lui en laisse la liberté. » (P. 210.)

Il n’y a pas de lumières sans « un public », c’est-à-dire une opinion publique, dont la constitution est directement et intimement liée au développement de la littérature au dix-huitième siècle. L’essor de la presse contribue de façon décisive à cette constitution des opinions publiques ; la presse à son tour forme, nourrit les écrivains : Marivaux crée Le Spectateur français (1721-1724), puis Le Cabinet du philosophe ; Prévost, espérant régler ainsi ses dettes, crée Le Pour et le contre (1733) ; Restif s’achète une presse pour imprimer Les Nuits de Paris et projette de créer un journal en 1789… Mais la presse n’est ici que le symptôme d’un nouveau rapport au lecteur et, par lui, à la diffusion des écrits, qui dépasse désormais largement les cercles feutrés des salons parisiens et les loisirs solitaires des oisifs provinciaux : l’Encyclopédie se constitue d’abord comme une société de gens de lettres, pour s’adresser ensuite à une communauté de lecteurs éclairés ; elle interpelle la société tout entière et, comme en témoigne les scandales que produit la sortie de chacun des 7 premiers volumes, ladite société réagit vivement ; la campagne de Voltaire contre l’Infâme, autour des grandes affaires judiciaires des années 1760, vise et réussit efficacement à mobiliser une opinion publique qui obtient la réhabilitation de Calas ; la retraite même d’un Rousseau3, qui refuse ce qu’il considère comme une compromission avec la corruption du monde, témoigne de l’émergence inédite et décisive de ce nouvel espace public, par rapport auquel l’ensemble de la littérature des lumières se définit désormais.

Le nouvel espace public favorise la diffusion des lumières et l’émergence de la liberté, qui devient la nouvelle valeur fondamentale. La question qui se pose alors est celle de la limitation de cette liberté, qu’exigent l’officier à l’armée, le percepteur au moment de percevoir l’impôt, le prêtre exigeant la foi, et Dieu même qui commande obéissance :

« Dans tous ces cas, il y a limitation de la liberté. Or quelle limitation fait obstacle aux lumières ? Quelle autre ne le fait pas, mais les favorise peut-être même ? — Je réponds : l’usage public de notre raison doit être toujours libre, et lui seul peut répandre les lumières parmi les hommes ; mais son usage privé peut souvent être étroitement limité, sans pour autant empêcher sensiblement le progrès des lumières. Or j’entends par usage public de notre propre raison celui que l’on en fait comme savant devant l’ensemble du public qui lit. J’appelle usage privé celui qu’on a le droit de faire de sa raison dans tel ou tel poste civil, ou fonction, qui nous est confié. » (P. 211.)

Par usage public, Kant entend donc la communication savante des idées à un public, c’est-à-dire une liberté abstraite, d’opinion, permettant la publication libre d’ouvrages, la liberté de la presse. Par usage privé, il faut comprendre au contraire l’application pratique de ces idées, au niveau individuel, dans le travail ou la charge qui nous est confiée : l’usage privé de la liberté comporte la désobéissance civile, et ne saurait être toléré.

On est frappé ici de l’usage pour ainsi dire paradoxal que Kant fait des termes « public » et « privé ». L’usage public touche à la réflexion personnelle que le citoyen développe chez lui ou avec des amis, ou dans telle ou telle société savante, en dehors de toute fonction politique, de tout travail. C’est que nous appellerions aujourd’hui la sphère privée, mais Kant porte tout l’accent sur la liberté de publier, de livrer à l’opinion publique ce qui a été élaboré dans cette sphère privée.

A contrario, l’engagement du citoyen dans la société, par son travail, par ses fonctions, délimite ce que nous appellerions aujourd’hui la sphère publique. Mais Kant porte tout l’accent sur la marge de manœuvre individuelle dans cette sphère, c’est-à-dire bel et bien sur l’usage privé qu’on en peut faire, et qui se trouve légitimement, selon lui, limité.

Cette distinction du public et du privé, absolument centrale dans la description du processus de diffusion des lumières, paraît en tous cas pour le moins embrouillée : derrière la nette séparation posée par Kant entre un usage public absolument libre et un usage privé nécessairement limité, nous voyons se dessiner un entrelacement beaucoup plus complexe entre sphère privée et usage public, entre sphère publique et usage privé. Tout porte à croire que les termes ont changé de sens de Kant à nous ; il se pourrait d’ailleurs que l’enjeu des lumières, leur visée, soit précisément ce changement de sens.

IV. La transformation de l’espace public à l’époque des lumières

On voit bien que le mouvement d’émancipation religieuse, sociale, et bientôt politique qui traverse la société française est l’œuvre du second dix-huitième siècle. Son coup d’envoi est L’Esprit des lois, dans la préface duquel Montesquieu revendique le courage de sa pensée :

« Quand j’ai vu ce que tant de grands hommes, en France, en Angleterre et en Allemagne, ont écrit avant moi, j’ai été dans l’admiration, mais je n’ai point perdu le courage. “Et moi aussi je suis peintre”, ai-je dit avec le Corrège. »

Ne pas perdre courage, s’émanciper des grands modèles, comme le Corrège face à Raphaël : c’est bien là l’esprit du sapere aude kantien. Les grands principes de L’Esprit des lois, notamment la séparation des pouvoirs, réalisent sur le fond, politiquement, cette émancipation liminaire, subjective et morale.

Mais cette émancipation n’aurait pas été possible sans la constitution d’un nouvel espace public, de cet espace que Kant affecte à l’usage public de la liberté des lumières. Et cet espace se constitue bien avant, dès le début du siècle. Jürgen Habermas, dans L’Espace public4, montre qu’historiquement la nature et la répartition de l’espace public et de l’espace privé ont changé. Le dix-huitième siècle est précisément le siècle d’une transformation du rapport public-privé historiquement sans précédent.

Au moyen âge, l’espace public se constitue par « franchises », c’est-à-dire comme système d’exclusion par rapport à un droit privé général. Au droit particulier, privé, du seigneur qui exerce le pouvoir, s’opposent les droits communaux, la commune, les franchises qui limitent le droit du seigneur et garantissent, dans une sphère donnée, la liberté des échanges commerciaux, l’exercice d’un certain pouvoir politique et, de là, le développement d’une rationalité non seulement marchande, mais intellectuelle et juridique. J. Habermas souligne, dans ce système de franchises, l’importance du dispositif de communication qui se met peu à peu en place :

« C’est pourquoi, dès le XIVe siècle, l’ancien échange épistolaire a été transformé en une sorte de système corporatif de correspondance commerciale. Les associations de commerçants créèrent au service de leurs intérêts propres les premiers courriers partant à date fixe et qu’on a appelés les ordinaires. Les grands centres de commerce sont en même temps des lieux où l’on échange des informations. Aussi devient-il obligatoire qu’ils soient permanents, dans la mesure où l’échange des marchandises et des lettres de change devient lui aussi permanent. A peu près contemporaines de l’apparition des Bourses, la Poste et la Presse créent des contacts et des communications permanents. Bien entendu les marchands se contentent d’un système d’information réservé aux seules corporations et les chancelleries des villes et des Cours, d’un réseau au service de la seule administration. Pour les uns comme pour les autres il n’est pas question de publicité de l’information. A leurs intérêts répondent bien davantage les “journaux manuscrits”, c’est-à-dire les correspondances privées que rédigent des marchands d’information professionnels. Ce nouveau domaine de la communication et ses institutions qui règlent l’échange des informations s’adaptent sans plus de difficulté aux formes de communication déjà établies, tant que l’élément décisif, la Publicité, fait défaut. […] Les nouvelles transmises à des fins professionnelles ne sont pas encore rendues publiques et les nouvelles irrégulièrement publiées ne sont pas encore des informations objectives5. »

On retrouve ici les distinctions kantiennes. Le dispositif de communication qui se met en place dessine déjà les contours d’une sphère publique ; il en prépare les infrastructures. Mais l’usage qui est fait de ce dispositif demeure encore un usage privé, parce que c’est dans le cadre du droit privé, par franchise au sein de ce droit, que ce dispositif a été créé. Le basculement se fait lorsque la communication s’affranchit de son usage privé originaire et se constitue elle-même comme usage, sous la forme de l’opinion publique. Cette « Publicité », c’est le « public qui lit » kantien : publicité de lecteurs, publicité de la littérature.

Il est intéressant de mettre en relation cette analyse par J. Habermas de l’émergence d’un nouvel espace public avec le développement des nouvelles formes de la fiction au dix-huitième siècle : fiction épistolaire (La Vie de Marianne, la Nouvelle Héloïse, Les Liaisons dangereuses), correspondance privée qui tend à faire œuvre (correspondance de Voltaire, lettres de Diderot à Sophie Volland), journaux manuscrits (la Correspondance littéraire de Grimm), esthétisation, sublimation du « commerce », du « transport » des âmes, exacerbent l’usage d’un dispositif de communication alors en pleine effervescence, en pleine transformation.

Face à ce nouvel espace public en gestation, l’ancien espace public se définit, selon J. Habermas, comme un espace de représentation :

« Lorsque le souverain rassemble autour de lui les tenants des pouvoirs temporels et spirituels, les chevaliers, les prélats et les villes (ou bien, comme cela s’est produit en effet jusqu’en 1806 dans l’Empire allemand, lorsque l’empereur convie au Reichstag les princes, les évêques, les comtes, les villes et les abbés), il ne s’agissait pas alors d’une assemblée de délégués qui eussent représenté quelqu’un d’autre. Tant que le prince et les États “sont” le pays au lieu de simplement le représenter, ils peuvent être des représentants en un sens spécifique : ils représentent leur pouvoir non pas pour le peuple, mais “devant” le peuple.
Le déploiement de la sphère publique structurée par la représentation est lié aux attributs de la personne : à des insignes (écussons, armes), à une allure (vêtements, coiffure), à une attitude (manière de saluer, comportements), à une rhétorique (style du discours, formules en général), en un mot, à un code strict de comportement noble. […] C’est particulièrement dans le tournoi, le mime du combat équestre, que cette représentation prend sa valeur. [… Elle ne définit] nullement une sphère de communication politique. En tant qu’aura de l’autorité féodale, elle symbolise un statut social6. »

L’épisode du tournoi, central dans les romans de chevalerie (on songe par exemple au tournoi de Noauz dans Lancelot ou le chevalier à la charrette, de Chrétien de Troyes), est encore un passage obligé de la fiction dans La Princesse de Clèves, où le duc de Nemours, faute de combattre sous les couleurs de Mme de Clèves, construit ces couleurs en fonction des préférences personnelles qu’elle a indiquées. Le tournoi, puis le duel, deviennent au contraire des objets de critique et de dérision au dix-huitième siècle (lettre 89 des Lettres persanes sur le « point d’honneur » et chapitre 20 du livre XXVIII de L’Esprit des lois ; digression sur les tournois dans Jacques le Fataliste).

Plus fondamentalement, le rapport au personnage change : dans l’espace public de représentation, le personnage est défini par son statut social, qui lui-même se décline en caractères types. Au dix-huitième siècle, cette typologie s’effondre : c’est alors la vogue des portraits (par exemple dans La Vie de Marianne, le portrait de Mme de Miran, puis celui de Mme Dorsin, véritables morceaux de bravoure) ; chaque nouveau personnage est à faire, car aucune représentation préétablie n’encadre désormais sa figuration.


1 Kant, Œuvres philosophiques, éd. F. Alquié, Gallimard, Pléiade, 1985, t. II, p. 1440.

2 Dimidium facti qui coepit habet: sapere aude, | incipe, Celui qui a commencé tient la moitié du fait : ose savoir, commence (Horace, Épîtres, I, 2, 40).

3 Tout commence en avril 1756, lorsque Mme d’Épinay offre à Rousseau un ermitage au fond de sa propriété de la Chevrette.

4 Jürgen Habermas, Strukturwandel der öffentlichkeit, 1962, trad.. française Marc B. de Launay, Payot, 1978, 1993.

5 J. Habermas, op. cit., pp. 27-28.

6 Op. cit., pp. 19-20.