Utpictura18 - Fiction

Couverture Le Gout de Diderot

Couverture Fictions de la rencontre : le Roman comique de Scarron

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE L'OEil révolté

Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

Couverture du livre Détournements de modèles
5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier
Ce texte reprend une communication du colloque international (Ré)écritures : parodie, pastiche, université de Durham, Angleterre, avril 2005.
Pour citer l’article qui en a été tiré : Stéphane Lojkine, « Parodie et pastiche de Poe et de Conan Doyle dans Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux », Poétiques de la parodie et du pastiche de 1850 à nos jours, éd. C. Dousteyssier-Khoze & F. Place-Verghnes, Peter Lang, Modern French Identities, n°55, pp. 175-187

Introduction
1. Analogies explicites
2. Source, modèle, dispositif : Le Chien des Baskerville
3. Parodie et matrice narrative : la chambre de Poe
Leroux et Gaboriau

Parodie et pastiche de Poe et de Conan Doyle dans Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux

Stéphane Lojkine

Leroux et Gaboriau

 

À l’issue de cette communication, plusieurs collègues ont posé la question d’une éventuelle intertextualité entre Gaston Leroux et Émile Gaboriau. Ce dernier écrivit en effet en 1869, sous forme d’un feuilleton dans Le Petit Journal, un roman en deux parties intitulé Monsieur Lecoq. La première partie, L’Enquête, développe une énigme policière centrée sur le problème de l’identité de l’assassin, arrêté dès les premières pages du livre ; la seconde partie, L’Honneur du nom, constitue plutôt un roman historique, dont la conclusion est le meurtre que la première partie s’est attachée à élucider.

On trouve en effet dans L’Enquête des similitudes génériques troublantes avec Le Mystère de la chambre jaune. Gaboriau oppose face au crime deux méthodes : la première, incarnée par l’inspecteur Gévrol, se contente des apparences et accepte les explications du meurtrier arrêté, qui se déclare saltimbanque et se fait appeler Mai ; la seconde, portée par le jeune et ambitieux agent Lecoq, milite contre les apparences et les déclarations de l’accusé, auxquelles elle oppose divers fragiles indices (une phrase énigmatique, des empreintes de pas, une boucle d’oreilles, une boulette de papier) ; elle arrive ainsi à la conclusion que l’assassin n’est autre que le duc de Sairmeuse, mais ne peut le prouver absolument. Le duel de Gévrol et de Lecoq préfigure en quelque sorte celui de Larsan et de Rouletabille ; la phrase mystérieuse qui échappe à l’assassin et déclenche les soupçons de Lecoq, « Perdu !... C’est les Prussiens qui arrivent » (I, 1, 10) [19], peut être comparée à celle surprise par Rouletabille dans les jardins de l’Élysée, « Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat » : c’est par elle également que le jeune reporter démarre son enquête.

Cependant, si le récit se focalise progressivement sur un espace clos et indéchiffrable, cet espace n’est pas la chambre du crime, mais la cellule où le prisonnier est enfermé : le lieu de l’horreur et le lieu de l’énigme sont dissociés. Le récit insiste sur la porosité du cachot, puisque le prisonnier ne cesse de communiquer avec l’extérieur. N’y tenant plus, Lecoq se fait ménager une cachette dans le plafond de la cellule pour y épier Mai/Sairmeuse jour et nuit : « il pouvait appliquer alternativement au trou son œil et son oreille. Dans cette position, il découvrait admirablement la cellule. » (I, 32, 179.) C’est ainsi qu’il surprend une boulette lancée de l’extérieur et contenant un message codé. On peut rapprocher ce dispositif d’effraction de la scène de Leroux où Rouletabille épie l’assassin installé dans la chambre de Mlle Stangerson, depuis la fenêtre du château du Glandier où il a appliqué son échelle. Dans un cas comme dans l’autre le résultat est décevant : Larsan/Ballmeyer se dématérialise dans la galerie inexplicable tandis que Mai/Sairmeuse se voyant surpris interrompt l’échange codé avec l’extérieur sans que l’unique boulette interceptée ait rien révélé d’essentiel. La fiction met ainsi en scène la crise du dispositif scénique et la mise en échec de la logique classique de l’effraction.

En fait c’est dans la deuxième partie du roman que le dispositif de la chambre proprement dit fait son apparition. Trois hommes y sont les amants rivaux de la sublime Marie-Anne Lacheneur, fille d’un paysan parvenu pendant la Révolution puis ruiné et surtout outragé par le duc de Sairmeuse à la Restauration : Maurice d’Escorval, fils d’un baron d’empire, Martial de Sairmeuse, le fils du duc et l’assassin du premier volume, Chanlouineau enfin, paysan réfractaire à la nouvelle monarchie. Chanlouineau est pris par les troupes de Sairmeuse père lors de l’insurrection de Montaignac menée par Lacheneur. Avant de mourir, il lègue à Marie-Anne sa ferme, où il a aménagé une luxueuse chambre d’amour, « cette chambre du premier étage dont Chanlouineau avait fait comme le tabernacle de sa passion » (II, 41, 299). Marie-Anne y attend celui qu’elle aime, Maurice d’Escorval, mais y sera empoisonnée par sa rivale dans le cœur de Martial de Sairmeuse, Blanche de Courtomieu.

La chambre de la Borderie, où Marie-Anne est retrouvée morte est bien à la fois la chambre de l’énigme (Blanche échappe à la justice) et la chambre de l’horreur, comme en témoigne l’arrivée de l’abbé Midon sur les lieux :

« Mais sur le seuil de la chambre, il s’arrêta, pétrifié par l’horreur du spectacle qui s’offrit à lui... La pauvre Marie-Anne gisait à terre, étendue sur le dos... Ses yeux, grands ouverts, étaient comme noyés dans un liquide blanchâtre ; sa langue noire et tuméfiée sortait à demi de sa bouche. » (II, 47, 352.)

Le cadavre de Marie-Anne, à la fois vierge et mère, empoisonnée dans sa chambre tabernacle, retourne le lieu sublime de sa sanctification en tableau atroce de sa défiguration. Cette chambre est en même temps le lieu secret où elle a accouché d’un fils, aussitôt emporté et disparu. De même, dans le Mystère de la chambre jaune, l’énigme du crime dans la chambre est liée à la naissance secrète de Rouletabille.

Tous les éléments des dispositifs à l’œuvre chez Leroux sont donc déjà présents chez Gaboriau, mais disséminés dans une narration proliférante : Le Mystère de la chambre jaune les condense, les superpose en une seule machine.



[19] Les références sont données dans Émile GABORIAU, Monsieur Lecoq, Collection Classiques populaires, dir. Claude Cantégrit, 1978. On indique dans l’ordre le tome, le chapitre et la page.


Ce texte reprend une communication du colloque international (Ré)écritures : parodie, pastiche, université de Durham, Angleterre, avril 2005.
Pour citer l’article qui en a été tiré : Stéphane Lojkine, « Parodie et pastiche de Poe et de Conan Doyle dans Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux », Poétiques de la parodie et du pastiche de 1850 à nos jours, éd. C. Dousteyssier-Khoze & F. Place-Verghnes, Peter Lang, Modern French Identities, n°55, pp. 175-187