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5 octobre 2013 : Exposition Le Goût de Diderot au Musée Fabre à Montpellier

Ce texte reprend une communication du colloque international (Ré)écritures : parodie, pastiche, université de Durham, Angleterre, avril 2005.
Pour citer l’article qui en a été tiré : Stéphane Lojkine, « Parodie et pastiche de Poe et de Conan Doyle dans Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux », Poétiques de la parodie et du pastiche de 1850 à nos jours, éd. C. Dousteyssier-Khoze & F. Place-Verghnes, Peter Lang, Modern French Identities, n°55, pp. 175-187

Introduction
1. Analogies explicites
2. Source, modèle, dispositif : Le Chien des Baskerville
3. Parodie et matrice narrative : la chambre de Poe
Leroux et Gaboriau

Parodie et pastiche de Poe et de Conan Doyle dans Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux

Stéphane Lojkine

Source, modèle, dispositif : Le Chien des Baskerville

 

Pour comprendre comment opèrent ces différents niveaux, il convient d’en venir au détail de la comparaison des textes. Si c’est au Double assassinat dans la rue Morgue que Leroux emprunte le dispositif du Mystère de la chambre jaune, force est de constater que c’est au Chien des Baskerville [8] que le roman français emprunte l’essentiel de sa trame narrative. Le Mystère de la chambre jaune est d’abord une réécriture du Chien des Baskerville, c’est-à-dire qu’il lui emprunte toute une série d’éléments narnatifs. Ainsi le mystère de Mlle Stangerson tient à son mariage secret avec l’assassin ; de la même façon, Mme Stapleton, présentée tout au long du roman anglais comme la sœur de Stapleton, se révèlera finalement être son épouse. Les deux femmes participent malgré elles du crime, tenues qu’elles sont au silence par le lien conjugal, devenu système de torture intime. Stapleton, Stangerson : les deux noms se font écho malicieusement ; l’intertextualité à ce niveau passe par un jeu avec la matérialité même du signifiant.

Figure 1 : Illustration de Sidney Paget pour Le Chien des Baskerville, The Strand Magazine, 1901. Chapitre 10, Watson dans la lande (sur le modèle du tableau de Caspar-David Friedrich, Promeneur devant une mer de brouillard, 1818, Kunsthalle, Hambourg, ou de la gravure de Laisné représentant Rastignac au Père-Lachaise, Le Père Goriot, éd. Rançon, 1862, page 52)

Il y a même jusqu’au détail du parfum de Mme Stapleton, dont Leroux fera, en l’inversant, le signe distinctif de Mlle Stangerson. Sherlock Holmes, examinant le papier de la lettre anonyme confectionnée par Mme Stapleton à Londres pour, à l’insu de son mari, avertir Sir Henry Baskerville du danger qu’il court, remarque :

« En le levant à quelques centimètres de mes yeux, je sentis la faible odeur d’un parfum qui s’appelle “jasmin blanc”. Il existe soixante-quinze parfums, et il est indispensable à tout expert criminel de savoir les distinguer les uns des autres ; plus d’une fois j’ai eu entre les mains des affaires dont le succès a dépendu de la connaissance que j’en avais. Le parfum suggérait donc une présence féminine, et déjà je commençai à soupçonner les Stapleton. » (Chap. 15, p. 290.) [9]

« Jasmin blanc » devient chez Leroux le parfum de la dame en noir, « en noir » est une parodie de ce « blanc ». La première rencontre de Rouletabille avec ce parfum qui ramène à lui le souvenir d’enfance de sa mère a lieu lors de la réception à l’Élysée, où il surprend la conversation de Mlle Stangerson et de Darzac à propos d’un mystérieux billet qu’elle a reçu. Rouletabille raconte :

« ... je me laissais aller à une vague rêverie, quand je sentis passer le parfum de la dame en noir. Vous me demanderez : "Qu’est-ce que le parfum de la dame en noir ?" Qu’il vous suffise de savoir que c’est un parfum que j’ai beaucoup aimé, parce qu’il était celui d’une dame, toujours habillée de noir, qui m’a marqué quelque maternelle bonté dans ma première jeunesse. La dame qui, ce jour-là, était discrètement imprégnée du “parfum de la dame en noir” était habillée de blanc. » (Chap. 13, p. 93.)

Le retournement in extremis du noir au blanc, absolument gratuit dans l’économie de la narration, signe l’emprunt parodique [10].

D’autre part le premier chapitre du Chien des Baskerville est consacré à la canne du docteur Mortimer et à ses initiales gravées, sur lesquelles Watson puis Holmes exercent leur sagacité. Comme le détail du parfum de Mme Stapleton, cette canne ne joue aucun rôle dans l’élucidation du mystère proprement dit ; elle n’est là que pour illustrer et qualifier la compétence de Sherlock Holmes [11]. La canne de Larsan en revanche fournit le titre du chapitre 12 et jouera un rôle essentiel dans l’élucidation par Rouletabille du mystère de la chambre jaune. Larsan prétend l’avoir achetée à Londres, mais Rouletabille déchiffre sur sa marque l’adresse du fabricant, « Cassette, 6bis, Opéra ». Après enquête, il s’avère que la canne a été achetée au moment du crime par « un homme répondant à s’y méprendre au signalement de M. Robert Darzac » : dans un premier temps du moins, « l’achat de cette canne procure un alibi irréfutable à M. Robert Darzac » (chap. 12, p. 90). Or la canne du docteur Mortimer contenait également à sa manière une adresse : CCH, pour Charing-Cross Hospital (chap. 1, p. 155).

Enfin, l’histoire criminelle du Chien des Baskerville est doublée, voire contrecarrée par une histoire sentimentale, celle de l’inclination de Sir Henry pour Mme Stapleton, qu’il croit demoiselle alors qu’elle est la femme du meurtrier. Cette histoire, que Conan Doyle semble lui-même ne pas prendre très au sérieux, devient la trame essentielle et profonde du Mystère de la chambre jaune, dont la passion de Darzac pour Mlle Stangerson, qu’il croit demoiselle, constitue la même trame narrative. Darzac cependant connaît le secret de celle qu’il aime, ce qui transforme une histoire de dupe en tragédie intime.

Dans Le Chien des Baskerville, l’enquête accomplit un pas décisif lorsque le gardien de Baskerville Hall, le fidèle Barrymore, avoue à Sir Henry et au docteur Watson qu’après la mort de Sir Charles il a retrouvé dans la cheminée les restes d’une lettre brûlée :

« La plus grande partie de cette lettre était en poussière, mais un petit bout, la fin d’une page, se tenait d’un bloc ; bien que ce fût du gris sur fond noir l’écriture était lisible. Nous eûmes l’impression que c’était un post-scriptum à la fin d’une lettre et il était écrit : “Je vous en prie, si vous êtes un gentleman, brûlez cette lettre et soyez à dix heures devant la porte.” En dessous figuraient les initiales “L. L.” » (Chap. 10, p. 238.)

Figure 2 : Barrymore envoie depuis le manoir des signaux à Selden, le forçat évadé dans la lande. Illustration pour le chapitre 8, au-dessus du texte suivant : « Barrymore was crouching at the window with the candle held against the glass » (même série d’illustrations que la fig. précédente)

Dans ces deux images, le rapport entre espace vague et espace restreint est inversé par rapport aux dispositifs classiques. Le personnage, figuré de dos comme un embrayeur visuel vers la scène, regarde pourtant l’espace vague de la lande.

Dans Le Mystère de la chambre jaune, c’est une fin de lettre que Rouletabille entend lire par Mlle Stangerson à Darzac à la réception de l’Élysée, puis retrouve, également à demi calcinée dans la cheminée du laboratoire du professeur Stangerson :

« Rouletabille avait le nez fourré dans la cheminée. Du bout des doigts, il fouillait dans les creusets... Tout d’un coup, il se redressa, tenant un petit morceau de papier à moitié consumé [...]. Je me penchai sur le bout de papier roussi que M. Darzac venait de prendre des mains de Rouletabille. Et je lus, distinctement, ces seuls mots qui restaient lisibles :
presbytère rien perdu charme,
ni le jar de son éclat.

Et au-dessous : 23 octobre » (Chap. 6, p. 47.)

Le rendez-vous est inversé, non d’une femme à un homme, mais du mari à sa femme, à qui le logogriphe est là pour rappeler le lien conjugal qui la contraint. Mais dans un cas comme dans l’autre la lettre déclenche le crime, annonce un rendez-vous avec la mort : Sir Charles sorti dans l’allée des ifs pour guetter Laura Lyons qui ne viendra pas meurt de terreur face au chien des Baskerville lâché par Stapleton sur lui ; Mlle Stangerson se trouve seule face à Ballmeyer dans le pavillon alors que le professeur son père n’est pas encore rentré de promenade.

Enfin le chien lui-même, la figure centrale, horrifiante et monstrueuse, du roman de Conan Doyle, trouve un écho dans Le Mystère de la chambre jaune avec la Bête du Bon Dieu, le chat monstrueux de la Mère Agenoux. Le chien infernal devient chat du Bon Dieu, bizarrement associé au culte de sainte Geneviève. Le cri horrifiant du chien dans la lande devient miaulement lugubre du chat, lui-même imité, parodié par le garde pour ses rendez-vous galants. Le chat comme le chien constituent des fausses pistes, figurent le dérapage de la raison dans l’horrification : mais la création formidable de Conan Doyle devient chez Leroux clin d’œil et pied de nez intertextuel.

En revanche le dispositif du Chien des Baskerville est très éloigné de celui du Mystère de la chambre jaune. On retrouve certes un même château isolé qu’il s’agit d’investir, soit en captant l’héritage Baskerville, soit en prenant possession du corps de Mlle Stangerson. Mais dans le roman de Conan Doyle, l’espace restreint du château est le lieu théâtral des scènes d’explication auquel s’oppose l’espace vague de la lande, chargé des réminiscences de Wuthering Heights.

Le crime a lieu d’abord à l’interface de la lande et du château, dans l’allée des ifs, puis à la sortie du manoir de Merripit, à la lisière du mur de brouillard qui fond sur les protagonistes [12]. Conan Doyle récupère ainsi l’ancien dispositif classique de la représentation hérité d’Alberti : du vague du réel jaillit la chose horrifiante qui, depuis la scène de la représentation, fait tableau [13]. Le chien est cette chose que l’élucidation du mystère circonscrit, expliquant les stratagèmes et les dotant d’un mobile.

Le jeu des deux espaces, avec cette coupure que marquent les ifs au début du roman, puis le mur de brouillard à sa fin, disparaît dans Le Mystère de la chambre jaune, où seule subsiste la chambre, chambre jaune puis chambre du château qui demeure un espace d’invisibilité : il n’y a rien à y voir, on échoue à la regarder, Larsan s’enorgueillit même de ne pas être allé la voir. Leroux, s’il n’invente pas le dispositif de la chambre, le promeut en tout cas spectaculairement comme désormais le dispositif principal, majeur de la représentation.

En 1954, le fils de Sir Arthur Conan Doyle, Adrian, intitulera une de ses nouvelles écrites sur les canevas inachevés de son père, « L’Aventure de la chambre hermétiquement close » (p. 789) : le meurtrier y tue un couple dont il convoite l’héritage en les visant depuis le jardin, au travers de la vitre d’une porte-fenêtre, qu’il brise ensuite en feignant de venir leur porter secours, de sorte que les trous laissés par les balles disparaissent dans le verre éparpillé. Mais Adrian Conan Doyle peut tout aussi bien avoir été influencé par Leroux.


[8] The Hound of the Baskervilles, roman en neuf feuilletons mensuels, paraît d’août 1901 à avril 1902 dans The Strand Magazine ;

[9] Les références sont données dans CONAN DOYLE, Sherlock Holmes, nouvelle édition établie par Francis Lacassin, tome 2, Robert Laffont, Bouquins, 1998.

[10] De même, dans l’épisode de la galerie inexplicable, l’effluve du parfum de la dame en noir est associée à son apparition « tout en blanc » (chap. XVII, p. 208).

[11] Cette compétence ne se manifeste d’ailleurs que de façon négative, comme renversement du raisonnement de Watson. De la même façon, le raisonnement de Rouletabille ne peut se déployer que dans la négation de celui de Larsan. Donc si, au niveau du modèle, Rouletabille renverse Holmes, au niveau du dispositif, il l’accomplit.

[12] « Au-dessus du bourbier de Grimpen s’étalait un brouillard blanc, épais. Il dérivait lentement dans notre direction, et il formait déjà un mur, bas certes, mais épais et de contours nets. » (Chap. 14, p. 277.)

[13] « la forme sauvage, monstrueuse qui bondissait vers nous » (chap. 14, p. 278).

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Ce texte reprend une communication du colloque international (Ré)écritures : parodie, pastiche, université de Durham, Angleterre, avril 2005.
Pour citer l’article qui en a été tiré : Stéphane Lojkine, « Parodie et pastiche de Poe et de Conan Doyle dans Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux », Poétiques de la parodie et du pastiche de 1850 à nos jours, éd. C. Dousteyssier-Khoze & F. Place-Verghnes, Peter Lang, Modern French Identities, n°55, pp. 175-187