Utpictura18 - Diderot

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Couverture du livre de Richardson Clarisse Harlove, dans l'édition commentée par Stéphane LOJKINE

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Image et subversion

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE Brutalité et représentation

Couverture du livre de Stéphane LOJKINE La Scène de roman

Couverture du livre L’Écran de la représentation

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Exposition « Le Goût de Diderot » à Lausanne jusqu'au 1er juin 2014

Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, « Diderot, une pensée par l’image », cours donné à l’université de Toulouse-Le Mirail, année 2006-2007.

« Cet ouvrage produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j’espère que les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n’y gagneront pas. Nous aurons servi l’humanité ; mais il y aura longtemps que nous serons réduits dans une poussière froide et insensible, lorsqu’on nous en saura quelque gré. » (Lettre à Sophie Volland, 26 septembre 1762.)

L’Encyclopédie, édition et subversion

I. Les protagonistes de l’Encyclopédie

L’Encyclopédie est la grande aventure intellectuelle du dix-huitième siècle, à laquelle ont été mêlées, soit comme auteurs cités, soit comme participants actifs, toutes les grandes figures de la pensée des Lumières.
   Diderot (1713-1784), d’abord, co-directeur de l’Encyclopédie, puis directeur unique, est le tout jeune maître d’œuvre, à un moment où il n’a écrit encore aucune des œuvres qui sont devenues célèbres aujourd’hui (Le Neveu de Rameau et Jacques le Fataliste, par exemple). Les nombreux articles de Diderot, sur les sujets les plus divers, sont en principe signalés dans le texte par un astérisque (*).

D’Alembert (1717-1783) co-dirige l’Encyclopédie dans la première phase de l’édition. Il rédige le Discours préliminaire en 1751. Outre les articles de mathématiques et d’astronomie, ses articles les plus connus sont l’article COLLÈGE, dirigé contre le système d’éducation jésuite (t. III, 1753), l’article DICTIONNAIRE, auquel Diderot répond par l’article ENCYCLOPÉDIE, et l’article GENÈVE (t. VII, 1757), auquel Rousseau répond par la Lettre à D’Alembert sur les spectacles (1758).

Rousseau (1712-1778) participe d’abord à l’Encyclopédie par amitié pour Diderot avec qui il connaît une véritable communion intellectuelle avant de se brouiller avec lui. L’article le plus important de Rousseau est l’article ECONOMIE POLITIQUE (t. V, 1755), qu’il écrit en même temps que le Discours sur l’origine de l’inégalité ou juste après. En dehors de ce long article de philosophie politique, la collaboration de Rousseau s’exerce dans le domaine musical 1. Après la brouille de Rousseau et des « philosophes 2 », Diderot insère un deuxième article ŒCONOMIE, à la lettre O.

Le baron d’Holbach (1723-1789), aristocrate matérialiste et athée, ouvre son Salon aux philosophes et prépare, par sa collaboration à l’Encyclopédie ce qui sera son œuvre maîtresse, le Système de la nature (1770). Outre quelques articles de coloration anticléricale (PRÊTRES, THÉOCRATIE), on lui doit notamment l’article REPRÉSENTANTS, qui évoque la nécessité d’élire des représentants du peuple et de les associer au gouvernement de l’état.

Le chevalier Louis de Jaucourt (1704-1779) enfin, demeure injustement méconnu. Descendant d’une très ancienne famille aristocratique française, huguenote, le jeune Jaucourt passe son enfance à Genève. Il étudie ensuite la médecine à Cambridge, puis à Leyde. Parmi ses maîtres on compte Bœrhaave et le docteur Tronchin. Jaucourt prend d’abord en charge une multitude de petits articles sur les sujets les plus divers. Après 1759, dans la phase clandestine de l’Encyclopédie, lorsque beaucoup de collaborateurs abandonnent le projet, il devient l’un des plus gros fournisseurs d’articles de l’Encyclopédie, comme en témoigne sa signature à presque toutes les pages des dix derniers volumes : D. J. (voir par exemple la fin de l’article PEUPLE, XII, 477a). Il est l’auteur de plus de dix-sept mille articles en tout. Dans une lettre à Sophie Volland, Diderot le décrit au travail :

« Mes collègues n’ont presque rien fait. Je ne scais plus quand je sortirai de cette galère. Si j’en crois le chevalier de Jaucourt, son projet est de m’y tenir encore un an. Cet homme est depuis six à sept ans au centre de six à sept secrétaires, lisant, dictant, travaillant treize à quatorze heures par jour, et cette position-là ne l’a pas encore ennuyé. » (Paris, 10 novembre 1760.)

Aux collaborateurs actifs de l’Encyclopédie il faut ajouter deux figures tutélaires majeures, qui appartiennent à la génération précédente :

Voltaire (1694-1778), surnommé « le patriarche de Ferney » joue le rôle d’un véritable père spirituel. Enormément cité dans l’Encyclopédie (notamment pour son Essai sur l’histoire générale, connu aujourd’hui sous le nom d’Essai sur les mœurs), il est peu sollicité par Diderot comme auteur. En dehors de l’article HISTOIRE, qui lui est confié en hommage à son œuvre historique (Histoire de Charles XII, Siècle de Louis XIV, Essai sur les mœurs) et de l’article IDOLE, qui lui permet d’enfourcher son cheval de bataille contre la superstition et le fanatisme (le mot d’ordre de Voltaire était Ecr[asez] l’Inf[âme]), c’est moins comme penseur des Lumières que comme gardien de l’idéal classique de la langue qu’il est sollicité pour les articles ESPRIT et FINESSE. Voltaire, à demi vexé3, se retire de l’Encyclopédie et rédige son propre dictionnaire, le Dictionnaire philosophique, augmenté ensuite des Questions sur l’Encyclopédie.

Montesquieu (1689-1755), mort trop tôt pour participer, ne laisse qu’une ébauche de l’article GOÛT. A sa mort, D’Alembert insère un « Eloge de Montesquieu » au début du tome V 4. Les Lettres persanes (1721) et surtout L’Esprit des lois (1748) sont constamment cités dans l’Encyclopédie.

II. Origines de l’entreprise

Le projet d’éditer une Encyclopédie a connu une longue gestation. Il existait une encyclopédie anglaise, la Cyclopædia d’Ephraïm Chambers (1728), composée de deux volumes in-folio5 et, en tout et pour tout, de 21 gravures. Johann Heinrich Alsted avait également publié, en 1630, une Encyclopædia en latin qui paraissait, au moment où l’Europe connaissait sa première révolution industrielle, complètement dépassée.

En 1744 un libraire6 parisien, Le Breton, s’associe avec un Allemand et un Anglais pour traduire la Cyclopædia de Chambers. L’Anglais s’avère être un filou et, après un échange de coups, c’est le fiasco. Mais Le Breton a engagé de l’argent. Pour rentrer dans ses fonds, il tente en 1745 une deuxième association, cette fois avec d’autres libraires parisiens : Briasson, David l’aîné et Laurent Durand. C’est Le Breton qui assurera l’imprimerie.

Pendant ce temps, le jeune Diderot, qui vient de rompre avec son père, le terrible coutelier de Langres, pour épouser une blanchisseuse, se fait connaître des libraires parisiens en traduisant divers ouvrages de l’anglais7, qu’il a appris sur le tas à l’aide d’un dictionnaire anglais-latin... Il faut bien gagner sa croûte quand on s’est fâché avec celui qui détient les cordons de la bourse !

C’est ainsi que l’abbé Gua de Malves, d’abord chargé du projet encyclopédique, associe le jeune Diderot. Ils se disputent. Gua de Malves s’en va. Diderot reprend le projet, l’étend. Chambers n’est plus que le canevas pour constituer une nouvelle encyclopédie, moderne et associant de façon collective une « société de gens de lettres ».

Comment un jeune homme qui n’avait encore rien publié a-t-il pu devenir le directeur d’une entreprise aussi considérable ? En 1748 il a une entrevue décisive avec le chancelier d’Aguesseau, homme érudit, pieux, tyrannique. Diderot le séduit ; le chancelier accorde un nouveau privilège8 pour une « traduction du Dictionnaire anglais de Chambers, de Harris, de Dyche, et d’autres, avec des augmentations. »

Cependant, parallèlement à ce projet d’Encyclopédie, Diderot publie coup sur coup en janvier 1748 Les Bijoux indiscrets, un roman libertin9, et en 1749, sans doute le 9 juin, la Lettre sur les aveugles : partant d’un fait divers, une opération de la cataracte réussie par Réaumur qui redonnait la vue à une aveugle née, Diderot critique la théorie sensualiste de la connaissance développée par les Anglais (Berkeley, Locke) et s’engage sur la voie du matérialisme athée. L’un des moments les plus pathétiques de la Lettre est la mort de Saunderson, un vertueux savant aveugle. Saunderson s’adresse au pasteur venu l’assister dans ses derniers moments, M. Holmes :

« S’il n’y avait jamais eu d’êtres informes, vous ne manqueriez pas de prétendre qu’il n’y en aura jamais, et que je me jette dans des hypothèses chimériques ; mais l’ordre n’est pas si parfait, continua Saounderson, qu’il ne paraisse encore de temps en temps des productions monstrueuses. Puis se tournant en face du ministre, il ajouta, voyez-moi bien, M. Holmes, je n’ai point d’yeux. Qu’avions-nous fait à Dieu, vous et moi, l’un pour avoir cet organe ; l’autre pour en être privé ? » (DPV IV 51.)

L’existence des aveugles nous rappelle sans cesse que l’ordre du monde n’est ni parfait ni juste et que la nature connaît ses ratés et ses monstres, en dehors de tout dessein providentiel. La force de la vie guidée par le hasard organise non seulement notre monde, mais une multiplicité de mondes dans un univers où Dieu n’est plus très nécessaire.

D’un seul coup, Diderot, qui envoie sa Lettre à Voltaire10, conquiert une stature publique et subversive. L’effet ne s’en fait pas attendre : le 24 juillet 1749, il est arrêté à son domicile de la rue de l’Estrapade, à Paris, après perquisition. Le comte d’Argenson, alors directeur de la librairie11, signe contre lui une lettre de cachet qui l’expédie à la prison du château de Vincennes.
   Les libraires se démènent alors pour le faire libérer car l’entreprise de l’Encyclopédie menace de capoter. Diderot est libéré le 3 novembre 1749. Durant sa captivité il aura reçu notamment les visites de Rousseau et c’est à ce moment que se produisit la célèbre « illumination de Vincennes » qui le détermina à écrire le Discours sur les sciences et les arts :

« J’allois voir Diderot alors prisonnier à Vincennes ; j’avois dans ma poche un Mercure de France que je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l’Academie de Dijon qui a donné lieu à mon premier écrit. Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c’est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture ; tout à coup je me sens ébloui de mille lumieres ; des foules d’idées vives s’y presenterent à la fois avec une force et une confusion qui me jetta dans un trouble inexprimable ; je sens ma tête prise par un etourdissement semblable à l’ivresse. Une violente palpitation m’oppresse, souleve ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l’avenuë, et j’y passe une demie heure dans une telle agitation qu’en me relevant j’apperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes sans avoir senti que j’en repandois. Oh Monsieur si j’avois jamais pû ecrire le quart de ce que j’ai vû et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j’aurois fait voir les contradictions du systeme social, avec quelle force j’aurois exposé tous les abus de nos institutions, avec quelle simplicité j’aurois demontré que l’homme est bon naturellement et que c’est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchans. Tout ce que j’ai pu retenir de ces foules d egrandes vérités qui dans un quart d’heure m’illuminerent sous cet arbre, a eté bien foiblement epars dans les trois principaux de mes ecrits, savoir ce premier discours, celui sur l’inégalité, et le traité de l’education, lesquels trois ouvrages sont inseparables et forment un même tout. Tout le reste a été perdu, et il n’y eut d’ecrit sur le lieu même que la prosopopée de Fabricius. Voila comment lorsque j’y pensois le moins je devins auteur presque malgré moi. » (Lettres à Malesherbes, lettre 2, 12 janvier 1762, Pléiade pp. 1135-1136.)

L’épisode a été très controversé : Diderot prétendit, après la brouille, que les idées essentielles du Discours de Rousseau venaient de lui. Peu importe : le récit témoigne de l’effervescence intellectuelle qui animait les philosophes.

En 1750, Diderot travaille à la rédaction d’une réclame publicitaire, le Prospectus de l’Encyclopédie, dont 8000 exemplaires sont mis en circulation en novembre12. Début 1751, Diderot est élu membre de l’Académie royale des sciences et belles lettres de Prusse, à l’instigation de Formey, secrétaire de ladite Académie13. Cette distinction honorifique, une des rares que Diderot ait obtenues, figure sur la page de titre du premier tome de l’Encyclopédie.

Le Prospectus déclenche une polémique : le père Berthier, un des Jésuites du Journal de Trévoux, accuse Diderot d’avoir plagié le chancelier Bacon dans la présentation qu’il fait du système des connaissances humaines14. Peut-être les Jésuites, dont l’activité scientifique était importante et qui s’étaient rendus célèbres par leur Dictionnaire de Trévoux, étaient-ils vexés de ne pas avoir été associés à l’entreprise encyclopédique. Diderot répond au Père Berthier par un pamphlet et passe à la contre-offensive avec la publication anticipée de quelques articles : dont l’article ART, qui est de lui et deux articles du naturaliste Daubenton : ABEILLE et AGATE.

Enfin, en 1751 sort le premier volume de l’Encyclopédie.

III. Etapes de la publication

Le premier volume s’ouvre sur une dédicace ampoulée à D’Argenson, le directeur de la librairie15 : c’est par cette dédicace que Diderot avait monnayé sa sortie de la prison de Vincennes. Suit le Discours préliminaire de D’Alembert.

Malgré le succès public dont témoignent les nombreuses souscriptions et l’apparition de contrefaçons anglaises, les réactions des journaux, qui sont contrôlés par la censure et acquis aux idées conservatrices, sont hostiles. le Journal des Sçavans est mitigé, le Journal de Trévoux, carrément hostile.

C’est alors qu’éclate un scandale dans lequel l’Encyclopédie se trouve impliquée : en novembre 1751, l’abbé de Prades avait soutenu en Sorbonne une thèse de théologie intitulée Jerusalem cælesti. La thèse est publiée assez confidentiellement, à 450 exemplaires. Le bruit se répand bientôt qu’elle contient des idées blasphématoires. L’abbé de Prades y défendait pour ainsi dire la religion naturelle16 contre la révélation17. Pour l’anecdote, il comparait les guérisons miraculeuses de Jésus-Christ et celles du médecin Esculape : les miracles auraient eu une explication scientifique et médicale...

Convoqué au dernier moment pour la soutenance, le président de la thèse, l’abbé Hooke, n’avait pas lu l’ouvrage. Une commission réunie en janvier 1752 censure 10 propositions de la thèse, qui est condamnée par la Sorbonne, l’archevêque de Paris et le pape. L’évêque de Montauban, dont dépendait l’abbé de Prades, se déchaîne :

« Jusqu’ici l’enfer avait vomi son venin, pour ainsi dire, goutte à goutte ; aujourd’hui ce sont des torrents d’erreurs et d’impiétés qui ne tendent à rien moins qu’à submerger la foi, la religion, les vertus, l’Eglise, la subordination, les lois, la raison. Les siècles passées ont vu naître des sectes qui attaquaient certains dogmes, mais qui en respectaient un plus grand nombre : il était réservé au nôtre, de voir l’impiété former un système qui les renverse tous à la fois. »

L’abbé de Prades s’enfuit à Berlin ; quelques années plus tard il se rétracte et fait sa paix avec l’Eglise.

Mais avant que n’éclate le scandale, l’abbé de Prades avait fourni l’article CERTITUDE pour le volume II de l’Encyclopédie, paru en février 1752. Le camp des anti-philosophes insinue que c’est sa collaboration à l’Encyclopédie qui a poussé le malheureux abbé qui n’en pouvait mais au blasphème. Une conspiration se préparerait dans le royaume, menée par de « prétendus esprits forts18 ». On insinue que l’abbé de Prades n’est pas l’auteur de sa thèse, écrite en fait par D’Alembert et par Diderot. Dans cette cabale, les Jansénistes, dans leur journal clandestin Les Nouvelles ecclésiastiques, font cause commune avec leurs ennemis Jésuites, comme en témoigne la brochure émanée de l’un d’eux, Réflexions d’un franciscain, dans laquelle l’Encyclopédie est présentée comme une secte subversive qui s’introduit dans tous les rouages de la société et corrompt les mœurs.

Quelques jours après la parution du deuxième volume, le 7 février 1752, un Arrêt du Conseil du Roi interdit la publication ultérieure de l’Encyclopédie, sa vente et sa diffusion :

« Sa Majesté a reconnu que dans ces deux volumes on a affecté d’insérer plusieurs maximes tendant à détruire l’autorité royale, à établir l’esprit d’indépendance et de révolte, et, sous des termes obscurs et équivoques, à élever les fondements de l’erreur, de la corruption des mœurs, de l’irréligion et de l’incrédulité. »

Les deux premiers volumes sont donc « supprimés », ce qui peut signifier tout et rien ; mais le privilège n’est pas révoqué.

Un moment on craint que la poursuite de l’Encyclopédie ne soit confiée aux Jésuites. Mais ceux-ci ont également des ennemis. Diderot, qui se croit un moment menacé de prison ou pire, rencontre un protecteur inattendu en la personne du... nouveau directeur de la librairie, celui-là même qui, de par sa fonction, devrait le poursuivre ! Guillaume de Lamoignon de Malesherbes appartient à la noblesse de robe ; il a 29 ans en 1750 lorsqu’il entre en charge, succédant à d’Argenson. Il demeurera directeur de la librairie jusqu’en 176319. En février 1752, Diderot lui donne en dépôt tous les manuscrits des auteurs ; les libraires lui remettent tous les exemplaires invendus des deux premiers volumes ainsi que 25 feuilles tirées du troisième volume.

Mme de Pompadour, la puissante favorite de Louis XV20, ainsi que quelques ministres font solliciter Diderot et D’Alembert de reprendre le travail de l’Encyclopédie, mais sous le régime de la permission tacite21. Dans son Avertissement au début du tome III, D’Alembert écrit prudemment : « Le Gouvernement a paru désirer qu’une entreprise de cette nature ne fût point abandonnée » (nov. 1753).

Pendant ce temps, Diderot prend la défense de l’abbé de Prades et de sa thèse. En septembre 1752, il ajoute aux deux parties de l’Apologie de M. l’abbé de Prades par lui-même une troisième partie et il fait publier le tout clandestinement à Paris. Bobin, un compagnon imprimeur du faubourg Saint-Antoine, se charge des deux premières parties qui paraissent avec la mention « A Amsterdam » ; Prieur imprime la troisième (le texte de Diderot, donc) avec la mention « A Berlin » (l’abbé en fuite était allé se réfugier à Berlin). Marc-Michel Rey réimprimera les trois parties à Amsterdam en 1753.

Le volume IV paraît en octobre 1754. En décembre, Diderot signe un nouveau contrat avec ses libraires, aux termes duquel son salaire est augmenté. La même année, D’Alembert est élu à l’Académie française. En novembre 1755 paraît le volume V, dont l’avertissement, on l’a vu, est consacré à la mort de Montesquieu. Le volume V contient l’article ENCYCLOPÉDIE de Diderot, dans lequel celui-ci reprend la question de l’organisation du matériau au sein des différents volumes à la lumière de son expérience. Le volume VI sort en 1756 et le volume VII se prépare pour 1757, lorsque un nouvel orage éclate.

L’année 1757 est l’année de l’attentat de Damiens contre Louis XV. L’événement secoue l’opinion publique et déclenche une réaction conservatrice. Répression et censure sont accrues. D’autre part la France est en pleine Guerre de sept ans, une guerre meurtrière menée contre la Prusse22. Les temps de guerre ne sont guère propices à la tolérance intellectuelle.

Juste avant la sortie du septième volume, les journaux déclenchent une campagne contre les encyclopédistes. Le Mercure de France, dans son numéro d’octobre, publie un article de l’abbé de Saint-Cyr contre ceux qu’on appelle désormais les « Cacouacs », des monstres exotiques dont l’abbé humoriste feint de donner une définition d’anthropologue :

« Nation de sauvages plus farouche et plus redoutable que les Caraïbes n’ont jamais été. [...] Toutes leurs armes consistent dans un venin caché sous leur langue. [...] Comme ils ne sont pas moins lâches que méchants, ils n’attaquent en face que ceux dont ils croient n’avoir rien à craindre : le plus souvent ils lancent leur poison par derrière. [...] Toute leur substance n’est que venin et corruption, la source en est intarissable et coule toujours. »

Cette campagne de presse est attisée par la découverte, dans le volume VII, d’un article pour le moins malencontreux sur le plan diplomatique, l’article GENÈVE de D’Alembert, écrit par celui-ci après une visite chez Voltaire durant l’été 1756. Voltaire, qui fréquentait les Genevois depuis un moment déjà, avait assaisonné ses conversations avec D’Alembert de bons mots dirigés contre ses voisins. Mais l’humour n’est pas le fort de D’Alembert. Son article, qui se veut assez élogieux, est assorti de critiques insupportables pour les Suisses : non seulement il y déplore l’interdiction des spectacles (un héritage du puritanisme protestant), mais il se mêle de critiquer tel détail dans les armoiries, les inscriptions publiques, les chants religieux.

Tout le monde est mécontent. Les Suisses crient à l’ingérence d’une puissance étrangère, car l’Encyclopédie, publiée avec le privilège du roi, représente en quelque sorte la voix de la France. La Sorbonne ne retient de l’article que les éloges et s’indigne qu’une nation hérétique ait trouvé grâce aux yeux de l’Encyclopédie. Le Conseil de Genève hésite à porter plainte au gouvernement français ; mais l’assemblée des pasteurs élabore une déclaration, qu’elle envoie à tous les éditeurs d’Europe et que Fréron publie dans son journal, L’Année littéraire.

La dissension traverse le camp même des encyclopédistes : Diderot n’avait pas approuvé l’article de D’Alembert. Malesherbes craint une condamnation de l’Encyclopédie qui le mettrait en mauvaise posture car il est responsable de la censure. Il rappelle ceux-ci à l’ordre, leur demandant une vigilance accrue. Des pamphlets contre D’Alembert circulent : celui-ci accuse Malesherbes de collusion avec les pamphlétaires et décide, en janvier 1758, d’abandonner l’Encyclopédie. Voltaire prend peur et incite tous les collaborateurs à abandonner le projet dès lors que la cour se range du côté des Jésuites contre lui.

Diderot pourtant tient bon. Il écrit à Voltaire :

« Abandonner l’ouvrage, c’est tourner le dos sur la brèche et faire ce que désirent les coquins qui nous persécutent. Si vous saviez avec quelle joie ils ont appris la désertion de D’Alembert, et toutes les manœuvres qu’ils emploient pour l’empêcher de revenir ! »

Que faire ?

« Ce qui convient à des gens de courage : mépriser nos ennemis, les poursuivre, et profiter, comme nous l’avons fait, de l’imbécillité de nos censeurs. [...] Est-il honnête de tromper l’espérance de 4000 souscripteurs, et n’avons-nous aucun engagement avec les libraires ? Si D’Alembert reprend et que nous finissions, ne sommes-nous pas vengés ? [...] Un autre se réjouirait en secret de sa désertion : il y verroit de l’honneur, de l’argent et du repos à gagner. Pour moi, j’en suis désolé, et je ne négligerai rien pour le ramener. »

Le camp des philosophes est plus que jamais divisé. L’Encyclopédie est interrompue. Diderot passe alors un nouveau contrat avec les libraires : il sera désormais le directeur unique de l’Encyclopédie. Les préparatifs reprennent pour le volume VIII.
   En juillet 1758 paraît le traité De l’esprit d’Helvetius, dont l’athéisme indigne les anti-philosophes. Le scandale est plus grand encore que lors de la thèse de l’abbé de Prades. Bien qu’Helvétius n’ait pas collaboré à l’Encyclopédie, Diderot et son projet sont rendus responsables de ce déferlement de littérature subversive.
   En janvier 1759, après un discours du procureur général Omer Joly de Fleury fustigeant derrière De l’esprit l’Encyclopédie et derrière l’Encyclopédie le complot contre la religion et l’Etat, le Parlement de Paris suspend la vente et la diffusion de l’Encyclopédie : les parlementaires font savoir par cette mesure que l’autorité royale et que le chancelier Malesherbes et ses censeurs ont mal fait leur travail. Le roi ne peut que surenchérir. Le 8 mars 1759, le Conseil d’Etat révoque le privilège et interdit aux éditeurs de poursuivre la publication :

« Ladite Encyclopédie étant devenue un dictionnaire complet et un traité général de toutes les sciences serait bien plus recherchée du public et bien plus souvent consultée, et que par là on répandrait encore davantage et on accréditerait en quelque sorte les pernicieuses maximes dont les volumes déjà distrobués sont remplis. [...] l’avantage qu’on peut tirer d’un ouvrage de ce genre, pour le progrès des sciences et des arts, ne peut jamais balancer le tort irréparable qui en résulte pour les mœurs et la religion. »

Le 5 mars, le pape Clément XII avait mis l’Encyclopédie et De l’esprit à l’index. Le 3 septembre il surenchérit en menaçant d’excommunication tous les catholiques qui en posséderaient des exemplaires et en leur ordonnant de les faire brûler par un prêtre.

Mais ces interdictions politiques ne règlent pas la question économique des souscripteurs, qu’il faudrait rembourser, et des investissements des libraires, que l’arrêt du projet menace de banqueroute. Commence alors, avec la complicité passive de la police qui ferme les yeux, la période clandestine de l’Encyclopédie, pendant laquelle les volumes sont préparés et imprimés en secret à Paris, chez Le Breton, mais ne sont pas vendus. Sans cette complicité, l’impression aurait été immédiatement découverte et arrêtée : un travail aussi gigantesque, le plus important de toute la librairie française, était impossible à cacher. Les dix derniers volumes seront publiés d’un coup, en 1765-1766, avec sur la page de titre l’indication « A Neufchastel chez Samuel Faulche & Compagnie, Libraires et Imprimeurs », comme lieu fictif de l’édition23. Le nom de Diderot disparaît : les libraires espéraient, par cette publication en bloc, prêter moins le flanc aux attaques qu’avait suscité la parution de chacun des volumes précédents.

Les personnalités en vue comme Voltaire, les collaborateurs qui exerçaient des fonctions officielles comme Turgot ou l’abbé Morellet, enfin les esprits pusillanimes comme D’Alembert, se retirent. Restent Diderot et Jaucourt, le rédacteur infatigable.

IV. L’Encyclopédie clandestine

Une nouvelle crise éclate en 1759. Un pamphlet horriblement blasphématoire circule à Paris. Il est attribué à Diderot, qui risque d’être arrêté. On lui conseille de fuir. Il refuse. Mme de Vandeul, sa fille, fait le récit de cet épisode dans ses Mémoires :

« M. de Malesherbes prévint mon père qu’il donnerait le lendemain l’ordre d’enlever ses papiers et ses cartons. - Ce que vous m’annoncez là me chagrine horriblement ; jamais je n’aurai le temps de déménager tous mes manuscrits, et d’ailleurs il n’est pas facile de trouver en vingt-quatre heures des gens qui veuillent s’en charger et chez qui ils soient en sûreté. - Envoyez-les tous chez moi, lui répondit M. de Malesherbes, l’on ne viendra pas les y chercher. »

De 1759 à 1765, Diderot et ses imprimeurs travaillent donc clandestinement. Ces années sont très difficiles pour Diderot, qui se tue à la tâche sans pouvoir obtenir en retour la moindre reconnaissance publique. Il essuie les sarcasmes de ses ennemis, les attaques personnelles d’un Palissot ou d’un Fréron. D’autre part, il est désormais impossible de mesurer la réception de ce qui s’écrit, qui n’est lu ni par le public, ni par la censure. Diderot ne peut engager aucune négociation avec les autorités sur le contenu de tel ou tel article, et pour cette raison, ne peut escompter aucun soutien au moment de la publication.

L’affaire des planches

Dans l’article ENCYCLOPÉDIE du tome V Diderot compare incidemment ses planches, qu’il a annoncées dès la souscription mais n’a pas encore publiées, à celles de Réaumur et explique pourquoi Réaumur ne finira jamais son travail (636c). Les planches réalisées par Goussier pour l’Encyclopédie ne se seraient-elles pas inspirées, ou plus qu’inspirées des planches exécutées au compte de l’Académie des sciences, sous la direction de Réaumur ?

Le projet académique de réaliser une description des arts et métiers sous la forme de planches gravées est ancien. C’était à l’origine une commande de Colbert (1675). Quand il apprend que l’Encycolpédie lui fait concurrence, Réaumur inquiet accélère le travail. En privé, il accuse Diderot de plagier ses planches. Il meurt en 1757. En 1759, quand l’Encyclopédie est interdite, l’accusation est rendue publique. En 1761 l’Académie fait paraître un premier fascicule, consacré au charbon de bois.

La publication des planches devient vitale pour les libraires qui participent à l’Encyclopédie. En effet, officiellement, l’entreprise est arrêtée, les volumes suivants ne sont pas censés devoir jamais paraître. Il faut donc rembourser partiellement les souscripteurs. Un décret royal du 21 juillet 1759 fixe à 72 livres par souscripteur le montant des remboursements. Cette mesure ruinerait les libraires qui, après négociations, obtiennent que la publication des planches de l’Encyclopédie soit permise avec privilège du roi, à un prix très préférentiel pour les souscripteurs ; en échange, le principe d’un remboursement partiel des souscriptions est abandonné.

C’est à ce moment que les ennemis de l’Encyclopédie déterrent l’accusation de plagiat lancée en privé par Réaumur. Fréron, dans L’Année littéraire, publie la lettre d’un employé licencié par les libraires affirmant que contrairement aux affirmations de Diderot dans l’article ENCYCLOPÉDIE (647b), les planches ne résultent pas d’une enquête de Diderot sur le terrain, mais copient les épreuves des gravures préparées pour l’Académie des sciences. En décembre 1759, les libraires acceptent l’inspection d’une commission de l’Académie des sciences dans l’imprimerie de Briasson. Le 16 janvier 1760, les académiciens reconnaissent qu’il n’y a pas eu plagiat.

Dans le détail, l’affaire est plus compliquée. Il y a bien eu emprunt, le travail de l’Encyclopédie ne s’est émancipé que progressivement de ce qui lui a, au moins au départ, servi de modèle. Dans le rapport de l’inspection de décembre 1759 consigné au registre de l’Académie des sciences, les libraires reconnaissent « qu’ils avaient profité de ces gravures pour en imiter la disposition, mais qu’au surplus ils étaient prêts à s’engager de vive voix et par écrit à ne rien copier de M. de Réaumur ». D’ailleurs, si l’on compare la description des métiers dans les premiers volumes de l’Encyclopédie aux planches de l’Encyclopédie et aux planches de Réaumur, c’est de ces dernières que le texte paraît le plus proche (J. Proust).

En tout état de cause, en octobre 1761 la censure donne son approbation pour le premier volume des planches, qui est publié en janvier 1762, avec privilège du roi, mais sans faire référence, dans le titre, à l’Encyclopédie qui officiellement n’existe plus. La page de titre mentionne simplement : Recueil de mille planches gravées en taille-douce sur les Sciences et les Arts libéraux et mécaniques, avec les explications des figures. La publication des volumes suivants s’échelonne jusqu’en 1772. Il y aura onze volumes de planches en tout.

La trahison de Le Breton

Diderot s’attelle donc pendant des années au travail ingrat de correction des épreuves des dix volumes de texte de l’Encyclopédie qui restent à publier. Par sécurité, il ne conserve aucun double des articles qu’il reçoit et corrige, et ne travaille que chez son imprimeur, Le Breton, qui se trouve être le seul à garder les textes à sa disposition.

En principe, Diderot reçoit le texte de ses collaborateurs, éventuellement le transforme, puis il le transmet à Le Breton pour la composition typographique. L’imprimeur tire une première épreuve que Diderot corrige et signe avec la mention « Bon à tirer ». L’imprimeur confectionne alors les deuxièmes épreuves, que Diderot ne vérifie pas.

A la fin de 1764, Diderot demande à consulter pour son travail un de ses grands articles de philosophie de la lettre S, déjà tiré. Pour la première fois, donc, il a accès aux deuxièmes épreuves, c’est-à-dire au texte dans son état définitif : il s’aperçoit alors, à sa plus complète stupéfaction, qu’entre les premières et les deuxièmes épreuves, son texte a été complètement mutilé. Il vérifie les autres articles : c’est un massacre...

On ne sait pas aujourd’hui quel était cet article de la lettre S par lequel Diderot découvrit le désastre : (philosophie) SOCRATIQUE ? STOÏCISME ? ou le petit mais très subversif article SPINOSISTE ?

Le Breton et son prote24 ont coupé dans les articles, à l’insu de Diderot, tout ce qui leur paraissait trop dangereux et, de là, susceptible de les ruiner : il fallait à tout prix éviter la saisie des livres et l’interdiction de vendre...

Furieux et désespéré Diderot écrit à Le Breton une lettre restée célèbre :

« J’en ai pleuré de rage en votre présence ; j’en ai pleuré de douleur chez moi, devant votre associé, M. Briasson, et devant ma femme, mon enfant, et mon domestique. [...] Je suis blessé pour jusqu’au tombeau. [...] Voilà donc ce qui résulte de vingt-cinq ans de travaux, de peines, de dépenses, de dangers, de mortifications de toute espèce ! [...] Vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leur talent et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voir paraître leurs idées et d’en recueillir quelque considération qu’ils ont bien méritée. [...] Quand on est sans énergie, sans vertu, sans courage, il faut se rendre justice, et laisser à d’autres les entreprises périlleuses. »

Finalement, Diderot ne rend pas l’affaire publique pour ne pas ruiner les autres libraires, qui étaient innocents. Il fut très étonné qu’aucun auteur ne proteste à la parution des articles : personne ne s’aperçut de la trahison.

Nous lisons donc aujourd’hui des articles mutilés. Mais quelle est l’étendue réelle des dégats ? Et le texte coupé est-il définitivement perdu ?

En 1933 on met en vente à Berlin une édition magnifiquement reliée de l’Encyclopédie. Cette édition pourait avoir été la propriété de Le Breton, être revenue ensuite à Diderot, puis avoir été vendue avec sa bibliothèque à Catherine II de Russie. Elle contient un volume supplémentaire de pages blanches où sont collés des documents concernant l’histoire de la publication de l’Encyclopédie. On y trouve 284 pages d’épreuves correspondant à 44 articles altérés par Le Breton. Les remaniements portent parfois sur quelques mots, comme pour les articles LUXURE ou PARADIS. Dans certains articles du chevalier de Jaucourt, on a supprimé des paragraphes aux convictions protestantes trop affirmées (PUISSANCE PAPALE, RELIGION PROTESTANTE). Enfin les grosses coupures concernent les articles philosophiques de Diderot : dans (Philosophie) PYRRHONIENNE ou SCEPTIQUE, Le Breton a coupé un long développement sur Bayle. Un autre article mutilé, (Philosophie) SOCRATIQUE, comporte une phrase manuscrite de Diderot :

« J’ai revu quand la Serpe ostrogothe eut massacré les articles. Vous tirerez et foutrez par la fenêtre, si vous faites bien. »

Sur l’épreuve de l’article SOUVERAINETÉ , Diderot a écrit :

« Rira bien qui rira le dernier. »

Cette sentence ironique et désespérée se retrouvera à la dernière phrase du Neveu de Rameau.

Il est impossible de savoir si ce volume mis en vente à Berlin en 1933 contient tous les articles mutilés par Le Breton ou seulement un échantillon. Quoi qu’il en soit, étant donné le coût et la lourdeur des corrections et recompositions typographiques, les moyens d’action de Le Breton sur le texte, dont il ne pouvait pas nécessairement percevoir d’emblée la portée subversive, restaient limités. Il est probable que la mutilation eut une étendue moindre que ce que la réaction de Diderot peut laisser imaginer.

La diffusion de l’Encyclopédie en 1766

En 1766, les journaux étrangers annoncent « l’entière exécution de l’Encyclopédie ». Les libraires doivent donc livrer dix gros volumes in-folio à quatre mille souscripteurs, alors que l’ouvrage qu’ils viennent d’achever est censé ne pas exister. La diffusion et la circulation des libelles clandestins, d’une multitude de petites brochures de faible tirage est courante à l’époque. Mais cette fois il est difficile de passer inaperçu quand une telle quantité de livres aussi volumineux est en jeu.

Les libraires ont pris, on l’a vu, quelques précautions. La page de titre ne mentionne aucun nom d’auteur et indique une fausse adresse d’imprimeur à l’étranger : « A Neuchâtel, à l’imprimerie de Samuel Fauche ». Diderot quant à lui renonce à un voyage en province à Châlons, de peur que ce voyage ne soit interprété comme une fuite.

Or une fois de plus la conjoncture n’est pas favorable. La sortie des volumes de l’Encyclopédie tombe en pleine réunion quinquennale de l’assemblée du clergé, réunion au cours de laquelle est établi l’impôt versé au roi. Comme tant d’autres institutions de l’Ancien régime, cet impôt est paradoxal : le clergé est en principe exempté d’impôts, mais paye ce privilège par un « don gratuit » dont le montant est renégocié tous les cinq ans. Dans la négociation, le clergé fait valoir des exigences croissantes en matière de censure.

Le gouvernement propose alors un compromis. Il autorise la distribution de l’Encyclopédie à l’étranger et en province, mais l’interdit à Paris et à Versailles. A la mi-janvier 1766, un millier de collections ont été distribuées. Les exemplaires des souscripteurs anglais ont été expédiés. Le 29 mars, le gouvernement accorde aux souscripteurs d’aller prendre leurs volumes dans un entrepôts à l’entrée de Paris. Mais ils franchiront les barrières d’octroi à leurs risques et périls25.

Alors que la diffusion des livres semblait se dérouler relativement bien, le 23 avril Le Breton est arrêté et conduit à la Bastille. Oubliant ses rancunes personnelles, Diderot intervient personnellement en sa faveur. En prolongeant, et inévitablement en médiatisant, l’enquête sur Le Breton, la police aurait été contrainte de reconnaître qu’elle avait fermé les yeux pendant sept ans sur la fabrication d’un ouvrage interdit. Embarrassé, le lieutenant de police Sartine étouffe l’affaire et libère Le Breton26. Jusqu’à la fin 1767, il est toujours interdit de diffuser l’Encyclopédie à Paris. La plupart des souscripteurs ont contourné l’interdiction en se faisant livrer dans leur maison de campagne.
   Après 1767, la première aventure encyclopédique, dont Diderot fut à tous moments le maître d’œuvre, prend fin. L’histoire éditoriale de l’Encyclopédie ne faisait pourtant que commencer : jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, les rééditions successives constituèrent l’une des entreprises les plus lucratives de l’époque.


1Dans ces articles, Rousseau marque son opposition à Jean-Philippe Rameau, le musicien français le plus célèbre de l’époque, et se rallie aux partisans de la musique italienne (Querelle des Bouffons). Il reprendra ces textes par la suite pour constituer un Dictionnaire de musique (Paris, Veuve Duchesne, nov. 1767).

2Dans les deux camps, c’est le nom qu’on donne à Diderot et à ses amis dès l’époque de l’Encyclopédie, soit par admiration, soit par dérision.

3...Ou par peur des représailles, quand l’Encyclopédie semble avoir perdu tout soutien à la Cour (voir plus loin les événements de 1757).

4L’intérest que les bons citoyens prennent à l’ENCYCLOPÉDIE, & le grand nombre de Gens de Lettres qui lui consacrent leurs travaux, semblent nous permettre de la regarder comme un des monumens les plus propres à être dépositaires des sentimens de la Patrie, & des hommages qu’elle doit aux hommes célébres qui l’ont honorée. [...] Nous regardons comme une des plus honorables récompenses de notre travail l’intérêt particulier que M. de Montesquieu prenoit à ce Dictionnaire, dont toutes les ressources ont été jusqu’à présent dans le courage & l’émulation de ses Auteurs. Tous les gens de Lettres, selon lui, devoient s’empresser de concourir à l’exécution de cette entreprise utile ; il en a donné l’exemple avec M. de Voltaire, & plusieurs autres Ecrivains célebres. Peut-être les traverses que cet Ouvrage a essuyées, & qui lui rappelloient les siennes propres, l’intéressoient-elles en notre faveur. Peut-être étoit il sensible, sans s’en appercevoir, à la justice que nous avions osé lui rendre dans le premier volume de l’Encyclopédie, lorsque personne n’osaoit encore élever sa voix pour le défendre. Il nous destinoit un article sur le Goût, qui a été trouvé imparfait dans ses papiers ; nous le donnerons en cet état au Public, & nous le traiterons avec le même respect que l’antiquité témoigna autrefois pour les dernières paroles de Séneque. La mort l’a empêché d’étendre plus loin ses bienfaits à notre égard ; & en joignant nos propres regrets à ceux de l’Europe entiere, nous pourrions écrire sur son tombeau : Finis vitae ejus nobis luctuosus, Patriae tristis, extraneis etiam non sine curâ fuit. Tacit. in Agricol. c. 43. (Eloge de M. le président de Montesquieu, Tome V de l’Encyclopédie, Paris, 1755).

D’Alembert cite à la fin de l’éloge le début du chapitre 43 de La Vie d’Agricola de Tacite : « Le fait que sa vie ait pris fin nous plonge nous dans le deuil, la Patrie dans l’affliction, et les étrangers mêmes n’y sont pas indifférents ». Mais il modifie la phrase latine, intentionnellement comme l’indiquent les italiques. Tacite avait écrit : Finis vitae ejus nobis luctuosus, amicis tristis, extraneis etiam ignotisque non sine cura fuit, « Le fait que sa vie ait pris fin nous plonge nous dans le deuil, ses amis dans l’affliction ; les étrangers eux-mêmes et les inconnus n’y sont pas indifférents ».

5Jusqu’à très récemment, les pages des livres étaient imprimées sur de très grandes feuilles de papier raisin (appelé raisin à cause du filigrane, où l’on voyait une grappe), puis pliées et cousues en cahiers, que le relieur se chargeait ensuite d’assembler.
   Si l’on pliait la feuille seulement en deux, on obtenait de très grandes pages (in-folio, réservé en général aux dictionnaires, aux traités théologiques et aux ouvrages de cartographie). Si la feuille était pliée en quatre, le livre s’appelait un in-quarto. Si la feuille était pliée en huit, le livre s’appelait un in-octavo (in-8°, format le plus courant). Si la feuille était pliée en douze, le livre s’appelait un in-douze (in-12°, format de poche, facilement dissimulable et donc très utilisé pour les livres inavouables et/ou clandestins). Il existait d’autres pliages, moins courants.

Même avec un pliage identique, le format des livres variait selon la dimension du papier raisin d’origine.

6On prendra garde à la terminologie du dix-huitième siècle. Libraire signifie éditeur ; le libraire est souvent également imprimeur.

7L’Histoire de Grèce de Temple Stanyan, le Dictionnaire universel de médecine de Robert James et l’Essai sur le mérite et la vertu du philosophe anglais Shaftesbury.

8Le privilège est un certificat royal qui autorise la publication et la diffusion d’un livre en France, et en même temps en garantit la propriété pour l’éditeur. Ce système, qui avait été mis en place sous François Ier et avait protégé efficacement le commerce français de la librairie, connaissait ses limites au dix-huitième siècle, où l’énorme essor de l’édition rendait son contrôle étatique quasiment impossible. L’enjeu commercial se doublait d’autre part d’un enjeu politique, le privilège royal supposant une approbation du contenu de livres impossibles à approuver par le pouvoir en place.

9Dans ce conte pseudo oriental, le sultan Mangogul obtient du génie Cucufa un anneau magique qui, tourné d’une certaine manière, fait parler le sexe des femmes.

10Voltaire, qui n’était pas athée, reconnaît la valeur du texte, sans adhérer totalement aux idées. Lui-même s’était intéressé aux aveugles dans ses Elements de la philosophie de Newton.

11Le directeur de la librairie était une sorte de ministre de la censure, chargé de contrôler la publication et la circulation des livres en France.

12Un premier prospectus avait paru en 1745 au moment du premier privilège.

13En 1747, Formey avait vendu pour 300 livres aux libraires de l’Encyclopédie une série de manuscrits compilés pour servir de matériau de travail aux philosophes.

14Francis BACON, Du Progrès et de la promotion des savoirs, 1605, trad. française Michèle Le Dœuff, Tel, Gallimard, 1991.

15Dédicace à Mgr le comte d’Argenson, ministre et secrétaire d’état de la Guerre. Monseigneur, L’autorité suffit à un Ministre pour lui attirer l’hommage aveugle & suspect des Courtisans ; mais elle ne peut rien sur le suffrage du Public, des Etrangers, & de la Postérité. C’est à la nation éclairée des Gens de Lettres, & sur-tout à la nation libre & désintéressée des Philosophes, que Vous devez, MONSEIGNEUR, l’estime générale, si flatteuse pour qui sait penser, parce qu’on ne l’obtient que de ceux qui pensent. C’est à eux qu’il appartient de célébrer, sans s’avilir par des motifs méprisables, la considération distinguée que Vous marquez pour les talens ; considération qui leur rend précieux un homme d’Etat, quand il sait, comme Vous, leur faire sentir que ce n’est point par vanité, mais pour eux-mêmes qu’il les honore. [...] Vos très-humbles & très-obéissans Serviteurs, DIDEROT & D’ALEMBERT.

16La religion naturelle consiste à croire en Dieu en dehors de toute Eglise et de toute institution.

17La révélation suppose que les vérités touchant à Dieu sont révélées à l’homme par l’intermédiaire des textes sacrés.

18L’expression « esprits forts » désigne les libertins en général et, plus précisément, les athées. La dernière partie des Caractères de La Bruyère s’intitule « Des esprits forts ».

19Il s’agit du même Malesherbes auquel Rousseau adressa la lettre que nous citions plus haut, où il racontait l’illumination de Vincennes.

20Un pastel de La Tour représentera en 1755 Mme de Pompadour avec sur sa table le tome IV de l’Encyclopédie. Voir Maurice QUENTIN DE LA TOUR, Portrait en pied de Madame de Pompadour. Pastel sur papier gris bleuté, 177.5x161 cm. Exposé au Salon de 1755. Paris, Musée du Louvre, département des arts graphiques (réf 27614). A côté du volume IV de l’Encyclopédie, on distingue le tome III de L’Esprit des lois.

21La permission tacite, qui consistait à permettre officieusement l’impression d’un ouvrage en France, ou encore à fermer officiellement les yeux sur l’impression d’un ouvrage, était une pratique tout à fait courante, malgré son caractère paradoxal et illogique. Les syndics de la corporation des libraires tenaient un registre de la plupart des permissions tacites. D’autres permissions tacites étaient accordées simplement oralement. L’auteur et le libraire recevaient en privé l’assurance non enregistrée qu’ils pouvaient publier tel ou tel manuscrit sans craindre l’intervention de la police. Pour obtenir une permission tacite, il fallait faire lire le manuscrit par la censure, au rapport de laquelle le directeur de la librairie était censé connaître son contenu. Le livre était alors publié généralement sans nom d’auteur et portait en principe sur la page de titre un lieu fictif de publication, hors de France : le but était que le livre ressemble à un livre clandestin, afin que le gouvernement ne soit pas tenu pour responsable des idées qu’il pouvait contenir. La pratique de la permission tacite, développée par Malesherbes, permettait, sans remettre en question ouvertement le système du privilège, de limiter la proportion des livres imprimés en français à l’étranger et la perte économique que cela impliquait pour la France (perte de travail pour les imprimeurs français, déficit de la balance commerciale).

22De 1756 à 1763, cette guerre européenne opposa la France, l’Autriche, la Russie, la Saxe, la Suède et l’Espagne à l’Angleterre alliée à la Prusse et au Hanovre. L’Autriche voulait reprendre la Silésie à la Prusse et l’Angleterre et la France se disputaient leurs colonies. La Prusse allait être vaincue par la Russie quand l’impératrice Elizabeth mourut. Son successeur, Pierre III, signa la paix et Frédéric II (le roi de Prusse) reconquit la Silésie sur les Autrichiens. La France perdit presque toutes ses colonies au profit de l’Angleterre : Québec et Montréal se rendirent après la mort de Montcalm, et en Inde Lally-Tollendal capitula à Pondichéry. Seules les îles restèrent à la France et l’Angleterre devint la première puissance coloniale du monde. La portée géopolitique de ces événements passa totalement inaperçue à l’époque.

23Neuchâtel sera amenée à jouer un rôle plus concret dans les éditions ultérieures de l’Encyclopédie, pour lesquelles la Société Typographique de Neuchâtel (S.T.N.) est entrée en conflit avec le libraire français Charles Pancoucke.

24Le prote est l’ouvrier chargé de composer les pages à imprimer à partir des caractères en fonte.

25Lettre de Diderot à Sophie Volland, 27 janvier 1766 ; Bachaumont, Mémoires secrets, 14 et 29 mars 1766.

26Lettres de Diderot du du 27 novembre 1766 et du 28 décembre 1769.